1917-1933 – Charles Dudouyt, une figure majeure du design français lance son activité à Pontoise…

Portrait de Charles Dudouyt. Il est assis sur une chaise qu’il a dessinée en 1911 pour une illustration de « La Bigote » de Jules Renard aux Editions Fayard (voir dans la suite de l’article). Source (janvier 2022): www.charlesdudouyt.com.

Parmi les nombreux artistes qui ont oeuvré à Pontoise, Charles Dudouyt est certainement celui dont les Pontoisiens se souviennent le moins. Il est pourtant l’une des figures importantes du design français qui s’est démarqué du classicisme français par des lignes épurées et l’utilisation de matériaux simples. Si son travail est aujourd’hui plébiscité, que ses « oeuvres » sont recherchés et connaissent un véritable succès en salle des ventes, il a dû faire face à de nombreux obstacles ainsi qu’au manque d’estime des critiques pour faire vivre sa vision du design mobilier et de l’aménagement intérieur. 

Charles Dudouyt…

Charles naît le 27 mars 1885 à Paris, sa mère se nomme Gabrielle Fromage et son père Charles-Louis Dudouyt, qui est alors commissaire priseur.

Durant son enfance, il développe un certain goût pour l’art et se voit devenir Artiste Peintre. En 1901, il entre à l’Ecole Municipale Germain Pilon (12 rue Sainte Elisabeth à Paris) dans la section dessin et modelage appliqués à l’industrie pour une durée de trois ans. A la fin de ses études, ses professeurs lui reconnaissent un certain talent et il devient artiste peintre tout en travaillant parallèlement chez un antiquaire. En 1904, il rencontre celle qui deviendra sa femme et collaboratrice : Jeanne Haguenauer.

Conscrit de la Classe 1905, il effectue son service militaire entre 1906 et 1908. Il est alors affecté à la 23e section des Commis et Ouvriers Militaires d’Administration (C.O.M.A.) puis à la 24e en avril 1907. A son retour, il déménage de la rue de Montreuil à Vincennes pour le Boulevard du Port Royal à Paris. 

En 1909 naît Rosine Dudouyt, puis Geneviève en 1911 et enfin son fils Jacques en 1913. A cette époque la famille Dudouyt s’installe au Hameau de fin d’Oise à Conflans-Sainte-Honorine, leur demeure porte le nom évocateur de « Villa fin d’Oise ». Charles, pour faire vivre sa famille est illustrateur pour plusieurs revues (L’Assiette au beurre, Le Sourire, Le Rire, Tout Nouveau…), pour les éditions Fayard en 1911 (Poil de Carotte, Le Plaisir de Rompre, Le pain de Ménage, Monsieur Vernet et La Bigote de Jules Renard, illustrations de Fernand Maillaud et Charles Dudouyt) ainsi que pour la maison d’édition Calmann-Lévy ( La Guerre des Mondes de HG Wells, L’affaire Blaireau par Alphonse Allais, Les Beaux Dimanches par Henri Lavedan…). Son style est singulier avec des illustrations aux traits épais mêlant des lignes épurées à de nombreux détails (concernant notamment le mobilier et le décor des scènes).

Illustration originale de Charles Dudouyt pour « La Bigote » de Jules Renard » pour les Editions Fayard en 1911. On remarque la chaise sur laquelle est assis Charles Dudouyt dans son portrait en tête de cet article. Source (février 2022) : Lot mis en vente sur deux sites de ventes aux enchères en ligne.
Illustration originale de Charles Dudouyt pour « La Bigote » de Jules Renard » pour les Editions Fayard en 1911. On remarque le soins apporté aux détail du mobilier. Source (février 2022) : Lot mis en vente sur deux sites de ventes aux enchères en ligne.
Illustration originale de Charles Dudouyt pour « Poil de Carotte » de Jules Renard » pour les Editions Fayard en 1911. Source (février 2022) : Lot mis en vente sur deux sites de ventes aux enchères en ligne.
Illustration originale de Charles Dudouyt pour « Poil de Carotte » de Jules Renard » pour les Editions Fayard en 1911. Source (février 2022) : Lot mis en vente sur deux sites de ventes aux enchères en ligne.

1914-1918, Charles Dudouyt pendant la Grande Guerre…

Le 3 août 1914 , l’Allemagne déclare la Guerre à la France pour prévenir une éventuelle attaque conjointe avec la Russie avec qui elle était déjà en conflit depuis deux jours. Charles Dudouyt est incorporé le 12 septembre 1914 à la 22e section C.O.M.A. à Paris, est nommé caporal en janvier 1915 puis est détaché du corps en août de la même année et travaille en usine pour la maison Baron à Saint-Nicolas d’Aliermont (Seine Inférieure). Cette usine semble importante pour l’effort de Guerre et s’éloigne du Front pour s’installer à Paris entre 1915 et 1916. Charles qui y travaille toujours est de nouveau incorporé, mais cette fois-ci à la 24e section d’infirmiers militaires. Son dossier militaire ne contient pas d’information sur cette affectation mais une lettre biographique rédigée par son petit-fils(0) indique qu’il était mobilisé près d’Ypres (Belgique), là où furent testées des armes chimiques. Cette période a eu sur lui un fort impact psychologique. Au retour du front, en avril 1916, Charles est transféré dans le service auxiliaire pour pleurésie(1). En octobre 1916, il est  affecté à la Société d’éclairage électrique (rue Lecourbe à Paris), en novembre 1916, aux Ateliers de Constructions de Levallois-Peret puis en juin 1917, à l’usine Chotard (rue Petit à Paris). Il passe rapidement au 1er régiment de zouaves puis est incorporé dans la réserve de la 22e section d’infirmiers militaires qui le mettra en congé le 25 avril 1919. Il se retire alors à Pontoise, au 35 rue de Rouen, où il habite avec sa famille depuis environ 2 ans.

Période pontoisienne – De l’illustration à la création de mobilier, le lancement d’une nouvelle carrière parsemée de nombreuses embûches…

La guerre n’empêche pas Charles Dudouyt et sa femme Jeanne d’avancer dans leurs projets. Ils décident de se lancer dans la création de coussins et d’abats-jours ornés de broderies très à la mode à cette époque. Doudouyt travaille à l’usine militaire le jour et conçoit ses modèles la nuit (ce qui lui vaut un procès verbal en juin 1918 pour, dans le cadre de la défense passive, « ne pas avoir voilé ses lumières à minuit trente »(2)). Son petit-fils indique qu’il embauche un toupilleur pour tourner les pieds sur lesquels seront montés les abats-jour et une petite annonce publiée dans l’écho Pontoisien d’octobre 1917(3) mentionne : « On demande Brodeuses, s’adresser chez Mme Dudouyt, 35 rue de Rouen à Pontoise », ce qui atteste d’une activité déjà bien lancée dans la création d’objets décoratifs.

Leur travail est rapidement remarqué et en 1919 Charles Dudouyt fabrique les éléments de boiserie du « Bar Daunou » (non identifié) et travaille à l’aménagement des appartements de quelques célébrités dont celui de Mistinguett (1875, Enghien-les-Bains – 1956, Bougival) situé Boulevard des Capucines à Paris .

Portrait de Mistinguett, photographie de Paul Nadar. Source (2022) : Wikipédia.

En mai 1920, Dudouyt, fort de son succès naissant, s’associe avec Louis Pierre Eugène Duval (décorateur) pour créer une société en nom collectif ayant pour raison sociale : Dudouyt, Duval et Cie. La société a pour objet le commerce et la fabrication de tous articles d’art, en meubles, ameublement, tentures, abat-jour, etc…, le siège social est établi 33 rue Basse à Pontoise, et les deux associés apportent un capital identique de 7500 francs et le commanditaire 25000 francs. 

L’entreprise fait, par ailleurs, parler d’elle à la suite d’un accident relaté dans les colonnes de l’Echo Pontoisien en septembre 1920 :

Extrait de L’Echo Pontoisien n° 36 du 2 septembre 1920. Source (Janvier 2022) : Archives Départementales du Val d’Oise.

L’entente entre les associés est de courte durée et Duval cède ses parts à Charles en juin 1921(4), la société se transforme en commandite simple : Dudouyt et Cie. Elle sera dissoute en avril 1922(5) pour créer une nouvelle entité.

A Pontoise, création de l’atelier « L’Abeillée », une difficile marche de plus vers l’affirmation de son propre style et la renommée…

C’est en mai 1922, un mois après la dissolution de Dudouyt et Cie, que Charles s’associe avec Jean Lemée (industriel parisien) pour créer une société en nom collectif dans le commerce et la fabrication d’articles d’art en meubles : « L’Abeillée », dont le siège social est 33 rue Basse à Pontoise(6). Le local est très rapidement trop petit et l’atelier est transféré au 7 rue des Vinets (aujourd’hui c’est un parking situé derrière les lignes de chemins de fer) alors que le siège social est délocalisé route du Mail à Saint-Ouen l’Aumône. 

Portrait de Charles Dudouyt au travail sur sa planche à dessin. Source (janvier 2022): www.charlesdudouyt.com.

Rapidement les problèmes reviennent, l’entente entre les associés n’est pas des meilleures et la société est dissoute en août 1924(7). La liquidation est attribuée à Ch. Doudouyt qui rachète le fonds et devient plus libre en terme de création. L’Abeillée produit des meubles de style rustique, mettant en oeuvre des matériaux simples mais pas exempts d’originalité. Le style évolue et la « patte » Dudouyt commence à prendre forme.

Chaise Dudouyt, fabrication de l’atelier « L’abeillée » à Pontoise. Source (décembre 2021) : Google image vente aux enchères.
Face à main estampillé « L »‘Abeillée », fabrication de l’atelier de Pontoise. Collection et photographie: Dassé Fabrice 2022.

Septembre 1925 – L’Abeillée et Dudouyt défrayent la chronique avec l’affaire « Laffont »(8)

Raymond Laffont, extrait de l’Echo Pontoisien n°36 du 3 septembre 1925. Source (janvier 2022) : Archives Départementales du Val d’Oise.

Le mardi 1er septembre, M. Dudouyt s’inquiète de ne pas voir Raymond Laffont, son comptable, prendre son poste (route du Mail à Saint Ouen l’Aumône). La nature de son inquiétude change lorsque la femme du disparu appelle et signale la disparition de son mari dès la veille à midi. Un examen rapide des comptes montre que des traites marquées payées sur le registre sont toujours en possession des banques. Il semble donc que Raymond Laffont, 61 ans, habitant route de Conflans à Eragny qui travaille depuis 4 ans pour la maison Dudouyt, soit parti avec l’argent des traites qui s’élève à environ 16 000 francs. L’article de presse nous apprend aussi que M. Laffont est « un fervent de l’amélioration de la race chevaline et ne lui ménageait pas ses meilleurs encouragements » Ce qui est la façon poli de dire qu’il jouait aux courses de manière assidue.

Mais rebondissement quelques jours plus tard quand Le caissier Laffont se constitue prisonnier. Dimanche 6 septembre, vers 10h, Laffont arrive en taxi au parquet de Pontoise et demande à parler à M. Sée, procureur de la République. Il avoue avoir joué aux courses le 1er septembre et gagné une certaine somme qu’il a rejouée et perdue le lendemain. C’est en voyant son portrait dans les journaux qu’il a pris le train à la Gare de Lyon pour Pont-sur-Yonne. N’ayant pas l’esprit tranquille et pensant être reconnu, il est rentré en train à l’Isle-Adam avant de se rendre en taxi à Pontoise. On retrouve dans ses poches 3000 francs restant et une corde avec laquelle il avait envisagé de se pendre. En décembre 1925, après plaidoirie de Maître Carel, et pour abus de confiance, Laffont s’est vu infliger une année d’emprisonnement.

Il est ici question d’une somme importante pour l’époque qui a dû mettre, au moins momentanément, la société en difficulté. Il semble que sa femme Jeanne se soit impliqué un peu plus dans la comptabilité après cet épisode.

Chèque émis par l’Abeillée et signé par Jeanne Dudouyt. Coll. Dassé Fabrice.

Dudouyt s’implique dans la vie locale…

Comme de nombreux autres commerçants et industriels de Pontoise Charles Dudouyt s’implique dans la vie locale via des dons sous forme de lots pour diverses manifestations. On le trouve dans la liste des contributeurs aux dons en 1924 pour la coupe de l’Oise, courses sur l’Oise organisées par la Société Nautique de l’Oise (SNO)(9), ou encore dans celle d’une souscription départementale en vue de l’aménagement du Stade d’Auvers en 1932(10). Il aide aussi à la réalisation de projets culturels et notamment à la création du décor d’une pièce de théâtre « L’ami Fritz ». Représentation donnée par le comité des fêtes de bienfaisance à Saint-Ouen l’Aumône en 1930 et dont le décor est dû « à l’habileté de MM. P. Villeplé et Duflos et à l’amabilité de M. Dudouyt »(11)

La famille noue de nombreux liens d’amitié et est « sympathiquement connue à Pontoise » au point que L’Echo Pontoisien consacre un encart spécialement réservé au mariage de Rosine Dudouyt en septembre 1929, présidé par M. Décuty, maire et ami de la famille. Parmi les mots du maire de Pontoise se trouve une phrase qui résume et éclaire certains des évènements relatés ci-dessus : « Vous avez été élevée par des parents qui ne vous ont laissé rien ignorer des duretés de la vie. Vous avez assisté à la lutte courageuse qui a permis à votre père de défendre son talent et de conserver son originalité sans rien devoir à personne »(12)

Période Parisienne – La Gentilhommière…

Bien que depuis 1925 et l’affaire Laffont, rien ne semble venir contrarier les affaires de L’Abeillée, l’atelier fait faillite en 1931 et est repris par la Société Maillard et Cie(13). L’activité se poursuit jusqu’en 1933 où le fond de commerce est revendu par Charles Dudouyt qui habite alors 60 rue d’Hauteville à Paris(14). Il crée La Gentilhommière avec un atelier sur la Butte-aux-Cailles et un magasin d’exposition au 63-67 boulevard Raspail. Ce dernier déménagement coïncide avec une échelle de production plus importante et avec l’affirmation d’un style qui se détourne du classicisme français pour adopter des formes contemporaines plus épurées suivant les artistes créateurs du Bauhaus. Il y présente aussi des créations de Jean Besnard, Georges Jouve, Jean Desprès ou encore Alexandre Noll.

La seconde Guerre Mondiale et la prise de Paris par les Allemands ravivent les anciennes blessures de l’esprit de Charles qui s’enferme dans son bureau et travaille sans relâche sur la création de meubles et sur l’aménagement des espaces intérieurs. Son petit fils indique dans sa lettre qu’il héberge un résistant en cavale ainsi que plusieurs peintres dont André Foy (comme Charles, il travaillait pour Le Sourire) qui mourut de tuberculose. Les séquelles aux poumons contractées lors de la première Guerre Mondiale ont probablement accéléré l’action de cette même maladie qui l’emporta de façon foudroyante durant les vacances de Pâques 1946 à l’âge de 61 ans.

L’activité de La Gentilhommière est poursuivie par son fils Jacques jusqu’en 1960.

Pour conclure cet article, voici en fichier joint un article publié dans « Le décor d’aujourd’hui, Revue pratique de décoration, numéro 44 de 1948 » intitulé : « Hommage à l’Oeuvre de Dudouyt » qui orné de nombreuses illustrations, présentera mieux que je ne pourrais le faire, le travail de Charles Dudouyt…

Dassé Fabrice


(0). Source (février 2022) : www.charlesdudouyt.com

(1). Egalement appelé épanchement pleural, la pleurésie est définie par la présence de liquide entre les 2 feuillets de la plèvre (le feuillet viscéral qui recouvre le poumon et le feuillet pariétal qui recouvre la face interne de la cage thoracique). Source (février 2022) : www.chirurgie-lyon-mermoz.fr

(2).  Le progrès de Seine et Oise n°1264 du 22 juin 1918. Archives Départementales du Val d’Oise (ADVO).

(3). L’Echo Pontoisien n°43 du 25 octobre 1917. ADVO.

(4). Le progrès de Seine et Oise n°302 du 25 juin 1921. ADVO.

(5). L’Echo Pontoisien n°19 du 11 mai 1922. ADVO.

(6). L’Echo Pontoisien n°20 du 18 mai 1922. ADVO.

(7). L’Echo Pontoisien, n°32 du 7 août 1924. ADVO.

(8). Compilation des articles parus : L’Echo Pontoisien n°36 du 03/09/1925, La Tribune de Seine-et-Oise n°1639 du 05/09/925 et n°1640 du 12/09/1925, Le Progrès de Seine et Oise n°535 2e édition du 05/12/1925. ADVO.

(9). L’Echo Pontoisien n°28 du 10 juillet 1924. ADVO.

(10). La Tribune se Seine-et-Oise n°1991 édition de Pontoise du 4 juin 1932. ADVO.

(11). Le Progrès de Seine et Oise n°756 troisième édition du 1 mars 1930. ADVO.

(12). L’Echo Pontoisien n°37 du 12 septembre 1929. ADVO.

(13). L’Echo Pontoisien n°26 du 25 juin 1931. ADVO.

(14). Le progrès de Seine et Oise n°27 du 8/7/1933. ADVO.

De 1862 à nos jours : Les ponts de chemin de fer de Pontoise…

Au cours de l’année 2015, notre ami Paul Mathieu me demanda de lui numériser ma collection de documents sur le pont de chemin de fer de 1932 pour une recherche qui était en cours. Malheureusement il nous quitta brutalement en novembre de la même année, laissant son travail sur l’histoire des ponts de Pontoise inachevé. Ce dernier est publié en l’état dans les Mémoires de la Société Historique et Archéologique de Pontoise du Val d’Oise et du Vexin (1) et c’est aujourd’hui pour moi l’occasion de présenter, comme un modeste hommage à Paul Mathieu, cette collection de documents photographiques qui devait intégrer son étude.

Contexte historique :

L’histoire du chemin de fer en France remonte au début du XIXe siècle. Les dépenses liées aux guerres Napoléoniennes retardent son développement et le pays se repose sur un réseau de routes et de voies fluviales performant. Les premières voies posées en France le sont essentiellement à des fins industrielles et avec des trains hippotractés. En 1837, la voie Paris – Saint-Germain-en-Laye est inaugurée, elle ne sera finalisée qu’en 1847 mais c’est la première en France à accueillir un train à vapeur dédié au transport de voyageurs. Les chemins de fer ne prennent leur essor qu’après l’adoption, en 1842, de la loi relative à l’établissement des grandes lignes de chemin de fer. Dans le cadre d’un partenariat public/privé, l’Etat prend en charge les coûts d’achat des terrains ainsi que la construction des bâtiments et les privés ceux des voies ferrées et du matériel roulant. L’Etat gère donc l’expansion du réseau ferré tandis que les compagnies sont en monopole d’exploitation sur leurs lignes. En 1846, la ligne Paris – Lille est inaugurée et passe par Epluches (Saint-Ouen-l’Aumône). On y construit une « Gare de Pontoise » mais sa localisation hors des limites de la commune n’entraîne pas les retombées économiques escomptées.  

Gare de Pontoise en 1855, située à Epluches sur la commune de Saint-Ouen l’Aumône. Source : non identifiée pour le moment mais issue d’un livre avec la mention « Malibu, collection Michael et Jane Wilson ».

1861, le premier pont de chemin de fer à Pontoise :

Dès 1857, Pontoise oeuvre à ce qu’un nouvel embranchement sur la voie du Nord se fasse sur la commune. La ligne devant traverser l’Oise et couper le plateau de Saint-Martin du reste de la ville, il fallut intégrer l’aménagement de passages, calculer la hauteur du pont pour permettre aux chargements agricoles de passer au niveau des quais, mais aussi de ne pas gêner la circulation fluviale. La solution passe par l’apport d’importants remblais, surtout à Saint-Ouen-l’Aumône où la voie ferrée se retrouve à plusieurs mètres au dessus du niveau de circulation de la ville.

Une lettre du Ministre des travaux publics du 18 avril 1860 (2) apporte de nombreuses précisions techniques sur le pont en fer de deux voies qui sera construit. La Compagnie des Chemins de Fer du Nord présente un projet pour un pont formé de quatre travées, une première de 25,62 mètres qui libère le chemin de halage de 4,25 mètres sur la rive de Saint-Ouen-l’Aumône, une deuxième travée de 31,38 mètres au-dessus de la rivière, une troisième travée de 25,62 mètres qui laisse un passage de 10 mètres pour le port et une quatrième travée « spéciale » de 15,85 mètres pour dégager la route du port. La largeur du pont est de 9,2 mètres dont 60 centimètres pour la poutre centrale à laquelle s’ajoute une passerelle pour piétons de 2,3 mètres de largeur. L’ensemble de 400 tonnes environ repose sur des piles et culées en béton de respectivement 2,7 et 1,5 mètres d’épaisseur.

En 1870, la guerre Franco-Prussienne fait rage et, devant l’inexorable avancée des Prussiens sur le territoire, le pont est partiellement détruit par l’Armée Française pour protéger sa retraite vers Paris. Il est reconstruit en 1872 mais la structure reste fragilisée et nécessite d’être renforcée en 1887 et 1906 (La Science et la Vie).

Premier pont de chemin de fer (pont en treillis ou poutres américaines) de 1861, ici après sa destruction de 1870 par l’Armée Française. On note les dégâts importants sur la pile qui restera fragilisée même après sa réfection. Archives Municipale de Pontoise côte 7FI130.

Lors de la première Guerre mondiale, le pont échappe de « justesse » à la destruction par le génie en 1916. Toutefois il continue à montrer des faiblesses et les machines de plus en plus lourdes qui circulent doivent passer à vitesse réduite alors que dans le même temps la fréquence des passages augmente. Vers 1930, on constate un fléchissement du pont dû à la faiblesse d’une pile qui s’avère être irréparable.

Vue du pont de chemin de fer au début du XXe siècle. Coll. Dassé Fabrice.

1932, remplacement de l’ancien pont en 10 heures, un record et une première en France :

La Compagnie des Chemins de Fer du Nord  travaille rapidement et en mai 1931, l’Echo Pontoisien publie un profil du pont qui sera réalisé en remplacement.

Cliquer sur l’image pour l’agrandir.
L’Echo Pontoisien n°7 du 7 mai 1931 (Archives Départementales du Val d’Oise – ADVO)

La nouvelle structure en acier comprend maintenant 4 voies plus une passerelle pour piéton, elle se compose de trois travées pour une longueur totale de 110 mètres et une masse d’environ 1000 tonnes. La première travée fait 27,65 mètres de longueur et repose sur une culée en béton armé située à Pontoise et sur une pile en berge, la deuxième de 24,57 mètres repose sur une pile en rivière renforcée en béton tandis que la troisième de 57,9 mètres est maintenue par une arche et repose sur la culée en béton armé de Saint-Ouen-l’Aumône. 

L’ensemble des travaux sur les piles et les culées est effectué sans interruption du trafic ferroviaire. En parallèle, les Etablissements Renoux à Poissy, installe les charpentes, échafaudages et ouvrages provisoires qui permettront de construire le nouveau pont et de permettre le déplacement simultané de l’ancien et du nouveau tablier. Le chantier, réalisé sous la direction du technicien M. Rivier, nécessite près de 750 m3 de bois et 200 épieux de 18 mètres sont enfoncés dans le lit de la rivière. Cette phase de travaux, dont le coût s’élève à 9 millions de francs, est surveillée par MM. Tettelin et Cambournac (ingénieurs en chef du Chemin de Fer du Nord) et M. Loiseau (ingénieur principal de l’entretien).

Carte postale (carte-photo) 1932, les ouvriers des Etablissements Renoux à Poissy en plein travail. En amont du pont de chemin de fer, ils monte les charpentes sur lesquels viendront se poser les chemins de roulement permettant le déplacement des ponts. Coll. Dassé Fabrice.
Photographie stéréoscopique sur plaque de verre, 1932. Vue des structures de soutien des ponts au niveau de l’actuelle Place Bûcherel. Coll. Dassé Fabrice.
Photographie stéréoscopique sur plaque de verre, 1932. Posé sur les charpentes, un des 5 chemins de roulement avec les câbles en acier qui permettent le déplacement simultané des deux tabliers. Coll. Dassé Fabrice.

Si le maître d’ouvrage est la Compagnie de Chemin de Fer du Nord, le maître d’oeuvre qui doit concevoir, réaliser et mettre en place le nouveau pont est la Société Fives-Lille. Cette entreprise est issue de l’association, en 1861, des sociétés Cail et Fives-Lille (firme Parent & Schaken):  « Fondée en 1861, elle doit sa notoriété à l’ampleur de ses installations (plus de 15 hectares d’ateliers, 12 marteaux pilons, 95 forges, 500 machines-outils), au nombre de ses ouvriers qui sont plusieurs milliers. (…) de 1861 à 1905 sortent de ses ateliers plus de 2000 ponts de chemin de fer, une centaine de ponts routiers, dont certains monumentaux, des gares de chemins de fer dont la célèbre gare d’Orsay, plus de 2000 locomotives. La Compagnie de Fives-Lille exporte ses productions dans le monde entier, en Espagne, en Égypte avec deux ponts sur le Nil, en Roumanie, en Chine, au Brésil, en Argentine … » (3). 

On peut noter que cette entreprise a aussi fourni les machines du Transsibérien, construit les ascenseurs de la tour Eiffel en 1889 ou encore construit le Viaduc des Fades (Puy-de-Dôme), entre 1901 et 1909, sur des piles de 92 mètres de hauteur.

A Pontoise, il faut 12 mois pour construire le nouveau pont directement sur les charpentes, puis jumeler les deux structures au moyen de tiges filetées. La masse de l’ensemble, si on ajoute les rails, poutres et équipements divers, avoisine les 1800 tonnes.

Carte postale (carte-photo) 1932. La structure métallique du pont en cours de construction par les ouvriers de la société Fives-Lille. Coll. Dassé Fabrice.
Photographie stéréoscopique sur plaque de verre, 1932. Jonction de deux parties du tablier et pose des rails. Coll. Dassé Fabrice.

Une fois tous les préparatifs terminés, l’échange simultané des tabliers est opéré le 13 septembre 1932 selon une chronologie dictée par l’impératif d’interrompre le moins longuement possible les trafics ferroviaire, routier et fluvial. Un arrêté municipal interdit la circulation sur le quai Bûcherel, le quai du port et la passerelle provisoire tandis que des bus sont mis en place entre Pontoise, Saint-Ouen-l’Aumône et Eragny pour les utilisateurs de la ligne de train. La sécurité publique est assurée par le capitaine de gendarmerie Blanchard, commandant la section de Pontoise et le commissaire de la ville, M. Gardin.

L’ensemble des câblages électriques pour la signalisation, le télégraphe et le téléphone, est installé sur la passerelle provisoire. Les deux tabliers, pour être déplacés sur une quinzaine de mètres, sont posés sur 5 chemins de roulement dont l’ensemble est pourvu de 300 galets. C’est M. Thierry (dessinateur de Fives-Lille) qui est chargé du réglage des chemins de roulement.

Photographie stéréoscopique sur plaque de verre, 1932. Vue de dessus d’un chemin de roulement équipé de ses galets sur le quai de Saint-Ouen l’Aumône. Coll. Dassé Fabrice.
Photographie de presse, Agence Trampus, Paris, 20 rue du Louvre, 1932., » Vue prise à 8 heures du matin de l’ancien et du nouveau pont avant la marche. » On observe les 5 chemins de roulements sur la gauche du cliché. Coll. Dassé Fabrice.

Les 1800 tonnes sont mues par 5 treuils à main équipés de câbles en acier et nécessitant chacun 4 hommes. L’harmonisation de leur traction à l’aide d’un sifflet est dirigée par M. Pagès (chef monteur de Fives-Lille) et l’ajustement de la vitesse de manœuvre se fait par signaux lumineux conventionnels.

Photographie de presse, Agence Trampus, Paris, 20 rue du Louvre, 14/09/1932. Un des treuils permettant le déplacement des tabliers. Cette photographie a été utilisée pour illustrer l’article de La Science et la Vie. Coll. Dassé Fabrice.
Photographie de presse, Henri Manuel, 27 Faubourg Montmartre, Paris, 13/09/1932. Légende :  » A Pontoise, M. Javary directeur du Chemin de Fer du Nord assiste a la mise en place du Pont sur l’Oise sous les voies ferrées de Paris à Pontoise. ». Coll. Dassé Fabrice.

Les opérations débutent juste après le passage du train de 8h09 se dirigeant sur Saint-Lazare. A 10h45 le vieux tablier est libéré et l’avancement de l’ensemble est vérifié tous les 10 centimètres via 5 points de repères qui doivent concorder.

 A 11h57, M. Javary (ingénieur en chef de la Compagnie du Nord) arrive à Saint-Ouen-l’Aumône par train spécial. 

Photographie stéréoscopique sur plaque de verre, 1932. Au premier plan M. Javary inspecte le chantier. Coll. Dassé Fabrice.
Photographie stéréoscopique sur plaque de verre, 1932. On remarque à droite M. Dequeker, chef de gare à Pontoise. Coll. Dassé Fabrice.

Le pont est aligné à 14h43, les ouvriers utilisent des vérins et la structure est en place à 16h30. Les rails du pont sont soudés et des joints compensateurs pour la dilatation sont réservés.

Ci-dessus, photographies stéréoscopiques sur plaques de verre, 1932. Vues du chantier en cours. Coll. Dassé Fabrice.

Dans le même temps, les aiguilles et appareils de voies sont changés pour du matériel plus moderne, les nouveaux embranchements sont en acier au manganèse (contenant 1% de Carbone et entre 10 et 14% de Manganèse pour plus de résistance), le ballast est remplacé et le remblaiement des voies se fait sous la direction de M. Melmies (chef de district).

Photographie de presse, Agence Trampus, 20 rue du Louvre, Paris, 1932. Vue générale des travaux devant le poste d’aiguillage lors du changement des aiguilles et appareils de voies. Coll. Dassé Fabrice.

L’épreuve de solidité est effectuée à 17h56, avec trois machines du dépôt de Creil avec à leur bord MM. Loiseau (Ingénieur en chef de la troisième division) et Dekecquer (chef de gare),et au retour M. Flamant (Ingénieur de la Compagnie de Chemin de Fer du Nord). Les 400 ouvriers présents fêtent la réussite du chantier et hissent le drapeau français.

La solidité de l’ouvrage est testée immédiatement après sa mise en place avec trois locomotives de 100 tonnes chacune. Extrait de La Science et la Vie, tome 42, n°186 du 1 octobre 1932, p. 465.
Photographie stéréoscopique sur plaque de verre, 1932. A la fin du chantier les ouvriers hissent le drapeau Français pour fêter sa réussite. Coll. Dassé Fabrice.

A 18h09,  le Paris-Dieppe est le premier train commercial à emprunter le nouveau pont après seulement 10 heures d’interruption du trafic, ce qui est un record pour l’époque. 

Ce pont a une vie mouvementée qui commence avec sa destruction partielle par le Génie Français en 1940 pour tenter de freiner l’avancée de l’armée allemande. Ces derniers installeront rapidement une voie provisoire en attendant de relever le pont qui est de nouveau en fonction en 1942. En 1944, c’est l’armée allemande qui le détruit pour, cette fois ci, freiner l’organisation logistique des forces de libération.

Cette photographie prise par un militaire Allemand est l’un des très rares documents montrant la construction du pont monorail provisoire construit par l’armée Allemande en 1940. Coll. Dassé Fabrice.
Photographie prise par un militaire Allemand où l’on voit le pont provisoire en fonction ainsi que celui de 1932 encore plongé dans l’Oise. Coll. Dassé Fabrice.
Le pont relevé en 1942 est de nouveau détruit en 1944. L’armée Allemande n’a pas placé les charges explosives de la même manière que l’armée Française. Coll. Dassé Fabrice.

Il est de nouveau relevé en 1946 et restera en fonction jusqu’en 1998 où il est remplacé par un pont bow-string (pont muni de poutres en arc équipées de suspentes généralement verticales), oeuvre de l’architecte  Jean Louis Jolin. Ce nouveau pont, toujours en activité, permet l’installation de 6 voies afin de faire face à l’augmentation du trafic ferroviaire.

Ci-dessus, l’ancienne structure est définitivement enlevée pour démantèlement en 1999, laissant place au nouveau pont ferroviaire de 6 voies. Photographies : Pierre Carlier. Coll. Dassé Fabrice.

Dassé Fabrice


1. Mémoires de la Société Historique et Archéologique de Pontoise du Val d’Oise et du Vexin, Tome XCVIII, 2016, pp. 3-36.

2. Archives Municipales de Pontoise, côte 1D28, numéro d’ordre 1860/51.

3. Philippe Marchand, Histoire de Lille, Paris, J.-P Gisserot, 2003. (Source Wikipédia, avril 2021 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fives-Lille).


Les sources concernant le pont de 1932 pour cet article sont :

. L’Echo Pontoisien n°7 du 7 mai 1931 (Archives Départementales du Val d’Oise – ADVO)

. L’Echo Pontoisien n°36 du 8 septembre 1932 (ADVO)

. L’Echo Pontoisien n°37 du 15 septembre 1932 (ADVO)

. Le Progrès de Seine et Oise n°38, deuxième édition, 1932 (ADVO)

. La Science et la Vie (devient Science et Vie en 1943), tome 42, n°186 de décembre 1932, pp. 435-524.

. La Nature, soixantième année, deuxième semestre, n°2890 du 1 octobre 1932, p.332.

Les cachous de Pontoise…

Le saviez-vous ? Le guide-annuaire du Canton de Pontoise de 1932 mentionne un fabricant de cachous au 7 de la rue Lemercier où réside alors la famille Cornier.
Les « Etablissements du Lion » commercialisent leur produit sous deux marques au moins : Cachou à la menthe « Le Chinois » et  « Cachou du Lion ».

Boîte de cachous « Cachou à la menthe Le Chinois », coll. Dassé Fabrice.

Boîte de cachou « Cachou du Lion », coll. Dassé Fabrice.

Les informations sur cette entreprise sont rares. Il est toutefois probable que le produit ne soit pas fabriqué in-situ car un acte de mariage de 1930 * mentionne que Raoul Louis Jean-Baptiste Cornier est négociant et non pas fabricant.

Le commerce du cachou n’est pas la seule activité de la société. L’entête d’une facture du 8 septembre 1931 indique :
Importation, exportation de pierres à briquets ferro-cerium en vrac et en tubes verre ou étuis en buis.

Entête de facture de 1931 (les dates et noms ont été effacés), coll. Dassé Fabrice.

N’hésitez pas à fouiller dans vos tiroirs à débarras, peut-être s’y cache-t-il une ancienne boîte de cachous des Etablissements du Lion de Pontoise…


* Archives Municipales de Pontoise, cote registre : 544W31