Pharmacie, pharmacien et pharmacopée : 1729-1745 L’eau minérale de l’abbaye Notre Dame du Val utilisée à Pontoise

En feuilletant l’Inventaire des Archives de l’Hôtel-Dieu de Pontoise (1), édité en 1924 par la Société Historique et Archéologique de Pontoise, on peut lire ce texte à la page 135 :
« Quittances pour le service médical. Ordonnance (…) du docteur Donnet, pour le traitement de Madame Saint-Etienne, religieuse de l’Hôtel-Dieu (1729) :
Nouvelles eaux minérales de Passy (1743); eaux minérales de l’abbaye du Val (1745). Les médecins nommés sont MM. Gautrin, de Thomas et Boutin. »

L’utilisation des eaux de sources à des fins curatives était très courante jusqu’au début du XXe siècle. Aujourd’hui, le thermalisme en est le principal utilisateur.

Histoire et applications médicinales des eaux minérales :

Les eaux minérales sont exclusivement d’origine souterraine et peuvent être captées au niveau d’une source ou par forage. Leur utilisation est antérieure, pour ce que l’on en sait, à la plus Haute Antiquité. En Europe, Grecs et Romains ont participé activement à la diffusion de l’utilisation des eaux dans la médecine en se reposant sur des croyances locales déjà bien établies. Il reste aujourd’hui encore les vestiges de nombreuses structures thermales romaines souvent associés à des sources curatives ou miraculeuses. Elles sont généralement aménagées (pseudo-temples, oratoires, fontaines ou autres), beaucoup ont été christianisées et peuvent être connues pour soigner certaines maladies ou stimuler la fécondité. Même si nous savons aujourd’hui qu’il faut très fortement relativiser leur action thérapeutique, l’utilisation des sources suscite encore un certain engouement entretenu par un développement important des pseudo-médecines.

Pour comprendre dans quel cadre les médecins de l’époque utilisaient les eaux minérales, voici ce qu’écrivait M. Helvetius (2) (conseiller du roi, médecin et inspecteur Général des Hôpitaux de Flandres) dans son Ouvrage Traité des maladies les plus fréquentes et des remèdes propres à les guérir publié en 1727 :
« La multitude presque infinie de maux, qui attaquent la vie de l’Homme, a obligé les Médecins d’étudier, et d’épuiser, pour ainsi dire, les proprietez de tous les corps naturels, pour en tirer les remèdes, dont ils avoient besoin dans la curation des maladies. Non contents d’en emprunter des Animaux, des végétaux et des minéraux; ils en ont cherché jusques dans les eaux, qui leur ont paru contenir des qualitez médicinales. C’est principalement aux eaux minérales qu’ils ont eû recours, lorsqu’il s’est agi de guérir des maladies qui resistoient opiniâtrement aux autres remèdes, tant généraux, que particuliers. Telles sont les eaux qui tirant leur source de lieux, soit minéraux, soit métalliques, ou coulant par des terres de cette nature, se sont chargées des parties terrestres, salines et sulphureuses, que leur ont fournies, dans leurs cours, les veines de terre à travers lesquelles elles se sont filtrées.(…) Les Eaux Minérales en général, n’opèrent de bons effets, qu’autant qu’elles sont ordonnées et placées avec prudence : et qu’elles sont précédées, accompagnées et suivies des précautions et des régimes que nous allons marquer. »

D’après le Docteur O. Dubois (3) dans son livre, la Médecine Nouvelle pour 1910, les eaux minérales curatives se divisent, selon leur composition en quatre familles :
1- Les eaux sulfurées, utilisées contre la bronchite chronique, les catarrhes, la phthisie, l’hermétisme, les rhumatismes ou encore les maladies de peaux.
2- Les eaux alcalines, pour les affections du foie et de l’estomac, la goutte, le rhumatisme, etc…
3- Les eaux acidulées, en générale gazeuses, pour les maladies nerveuses, l’anémie, la chlorose et les maladies du foie et de l’estomac.
4- Les eaux salines dont les eaux purgatives, contre la constipation lorsque celle-ci dépend d’une inflammation de l’estomac, des intestins ou du foie.

L’auteur émet de fortes mises en garde sur l’utilisation des eaux minérales pour soigner en soulignant les effets contraires quasi systématiques que le remède a sur la maladie.

L’abbaye Notre Dame du Val (Mériel – Villiers Adam) et ses sources :

Mériel, abbaye Notre Dame du Val, vue extérieure, Photographie F. Dassé, 2012.
Mériel, abbaye Notre Dame du Val, vue intérieure, photographie F. Dassé, 2012.

Pour en revenir à notre ordonnance, parmi les nombreuses sources de l’abbaye, l’eau minérale citée doit probablement provenir de la source Bleue ou de la source Rousse. Une carrière toute proche recoupe les écoulements souterrains qui les alimentent et nous permet d’avoir un aperçu des différents minéraux qui composent ces « eaux curatives ».

Écoulement d’eau au ciel de la carrière. Les concrétions qui se forment malgré un débit important d’eau renseignent sur sa forte minéralisation. Photographie F. Dassé, 2008.
Coulées stalagmitiques sur les parois de la carrière. La teinte rouge de la calcite est dû à la présence d’oxyde ferrique, les petites coulées noires indiquent aussi la présence de manganèse. Photographie F. Dassé, 2008.
Une concrétion de ferrobactéries indique une forte teneur en fer dans le sol et l’eau. Photographie F. Dassé, 2006.

La source Bleue alimente le Rû du Vieux Moutier, qui permettait le fonctionnement du moulin de l’abbaye avant de se perdre dans deux étangs. Elle est aujourd’hui busée et fut exploitée entre 1935 et 1942 par M. Blanchet, qui la commercialisa sous forme d’eau gazeuse (4).

Rivière souterraine qui alimente la Source Bleue. Un des très rares Karst pénétrables d’Île de France. Photographie F. Dassé, 2006.
Le Rû du Vieux Mouthier s’écoulant dans la propriété de l’abbaye. Photographie Comité Départemental de Spéléologie du Val d’Oise (CDS95), 2006.
Etang alimenté par le Rû du Vieux Mouthier. Photographie Comité Départemental de Spéléologie du Val d’Oise (CDS95), 2006.

La source Rousse est connue depuis le Moyen Âge et le roi Charles V le Sage (1338-1380) y vient profiter des eaux ferrugineuses pendant trois jours en 1366 (5). Elle est aussi mentionnée vers 1700 dans  Mémoires des intendants sur l’état des généralités dressés pour l’instruction du duc de Bourgogne (6) : « Auprès du jardin de l’abbaye du Val-Notre-Dame, est une fontaine dont l’eau a une couleur rousse et un goût amer. Aux uns, elle paraît salée; aux autres, ferrugineuse. On n’en a point encore assez fait l’analyse pour se prononcer sur ses propriétés ».

La fontaine de la Source Rousse. Photographie Comité Départemental de Spéléologie du Val d’Oise (CDS95), 2006.
La fontaine de la Source Rousse. Photographie Comité Départemental de Spéléologie du Val d’Oise (CDS95), 2006.

L’Abbaye de Notre Dame du Val et Pontoise sont liées par bien d’autres aspects, mais ce sont d’autres histoires…

Dassé Fabrice


(1) – Rocquain Félix, Inventaire des archives de l’Hôtel-Dieu de Pontoise, dressé en 1858 et précédé d’une Introduction par M. Félix Rocquain, archiviste paléographe, membre de l’Institut, Publications de la Société Historique du Vexin, Bureaux de la Société Historique, 50 Rue Basse, Pontoise, 1924. 234 pages.

(2) – M. Helvetius, Traité des maladies les plus fréquentes et des remèdes propres à les guérir, 2 tomes, chez Lemercier, rue Saint Jacques, Paris, 1727. tome 1, pages 449 à 483.

(3) – O. Dubois, Docteur, La Médecine Nouvelle pour 1910, Traité Théorique et Pratique de médecine et de pharmacie usuelle, d’hygiène et de médecine légale, 64ème édition, Paris, 1910. page 590.

(4) – Archives Départementales du Val d’Oise (versement 1523W, article 29)

(5) – Bancel Pierre, Les sources du ru du Vieux Moutier, In Résonance et clarté, Revue de l’Association des Amis de l’Abbaye Notre Dame du Val, n°36, 2017, pp. 12-13.

(6) – Mémoires des intendants sur l’état des généralités dressés pour l’instruction du duc de Bourgogne , Tome 1. Mémoire de la généralité de Paris, publ. par A. M. de Boislile, Paris, 1881, p.695.

Pour élargir la recherche :

Eaux, sources et fontaines curatives, miraculeuses et à dévotion en Gironde…

Survivances : Les Sources païennes et les Pierres Pertuses christianisées du Morvan. Leurs vertus curatives. Leurs légendes. A. Desforges, Bulletin de la Société préhistorique française Année 1918 15-6 pp. 301-308