1854-2019, Armurerie Leboeuf, une affaire de famille transmise de père en fils pendant 165 ans à… Pontoise

En décembre 2019 l’armurerie Leboeuf, véritable institution pontoisienne située au 8 rue de l’Hôtel de Ville, a pour la dernière fois baissé le rideau de sa boutique ouverte il y a presque 200 ans par Louis Duvivé. L’acquisition récente d’une cartouche de chasse estampillée Emile Leboeuf est pour moi l’occasion de revenir sur l’histoire des cinq générations d’armuriers de la famille qui se sont succédé dans ce même établissement durant les 165 dernières années.

Avant 1854…

Au plus loin que l’on puisse remonter, la famille est originaire de Blannay (Yonne, Bourgogne) à quelques kilomètres d’Arcy sur Cure. Si Philippe Leboeuf (1651-1729) en est le plus lointain membre connu, c’est trois générations plus tard, que son descendant, Jean Leboeuf, quitte l’Yonne pour s’installer à Maraye en Othe (Champagne Ardenne).  En 1825, naît son fils Augustin Leboeuf qui deviendra le premier arquebusier de la lignée. Quelques années plus tard, la famille s’installe à Paris et Jean Leboeuf, qui exerce le métier de terrassier, meurt en 1834. 

Entre 1845 et 1854 Augustin exerce une période d’apprentissage de 4 ans auprès d’Eugène Lefaucheux qui est l’un des meilleurs arquebusiers de France (inventeur de la cartouche à broche en 1854). 

Eugène Lefaucheux (1832-1892). Source : www.lefaucheux.net

1854 – Augustin Leboeuf (1825-1895) s’installe à Pontoise…

En 1854, Augustin Leboeuf reprend l’établissement d’arquebuserie de Louis Duvivé (originaire d’Aubigny et établit à Pontoise vers 1820) située au 6 rue Jean Jacques Rousseau qui est l’ancien nom de la rue de l’Hôtel de Ville. Il rédige alors un courrier à destination de la clientèle de Duvivé comme cela se faisait alors, afin d’annoncer le changement de propriétaire et de lui assurer que la qualité du service serait au rendez-vous. 

Modèle de lettre rédigé par Augustin Leboeuf pour annoncer la reprise de l’arquebuserie de Louis Duvivé, 1854, coll : Famille Leboeuf.

Augustin prête serment auprès des officiers du tribunal de Pontoise le 5 juin 1855 afin d’obtenir l’autorisation du préfet de Seine et Oise de s’établir en tant que débitant de poudres de chasses.

Copie de l’autorisation d’établissement d’Augustin Leboeuf avec, en marge, le serment auprès du tribunal, 1855, coll : Famille Leboeuf.

En 1863 il épouse Eugénie Monmirel (1838-1908), ils ont deux fils, Auguste Leboeuf, qui nait en 1864, et Charles en 1875 ainsi qu’une fille prénommée Eugénie en 1870.

Auguste Leboeuf (1864-1918), deuxième génération d’arquebusier de la famille…

Né en juin 1864, Auguste est un très bon élève qui « a reçu l’enseignement primaire dans les écoles Communales de la ville ». Il est lauréat au Concours Cantonal de Pontoise et a obtenu, toujours par concours, une bourse créée par le Conseil Général. Il entre comme boursier à l’Ecole Bertrand de Versailles (École professionnelle industrielle et commerciale de Versailles), école catholique qui ne lui convient pas car il interrompt ses études et participe en 1879, à l’âge de 15 ans seulement, au concours d’entrée de l’Ecole des Arts et Métiers de Châlons où il est admis avec le numéro 27 sur 100. Bien qu’Auguste n’ait pas fini son cycle de trois ans dans sa première école, le Conseil Municipal de Pontoise et Monsieur le Préfet de Seine et Oise, devant son excellent parcours scolaire, lui octroient, sans que la famille ne l’ai sollicitée, une demi-bourse pour continuer ses études (1). 

Certificat d’étude primaires d’Auguste Leboeuf qui a passé son examen en 1877 avec mention très bien. Coll. Famille Leboeuf.

Après avoir repris l’armurerie, Auguste se marie en 1894 avec Eugénie Estruc (1863-1931) qui se trouve être la nièce du peintre Camille Pissarro. Ils ont trois enfants, Suzanne (1895-1980), Georgette Augustine (1897-1979) et Emile Albert (1902-1966) qui sera le prochain à reprendre l’affaire. 

Lucien Pissarro (1863-1944) et Auguste Leboeuf : La Marseillaise des Commerçants…

pC’est en 1884 qu’un magasin Félix Potin, ouvert par Julien André au 7 rue de l’Hôtel de Ville, vient perturber le fonctionnement et l’économie des épiceries pontoisiennes. Dès 1886, appuyée par la maison mère de Paris, l’enseigne bien achalandée offre des prix bas, un service de livraison à domicile et un accueil de qualité avec pas moins de six commis employés (2). La concurrence faite aux épiciers du quartier est forte et une campagne malveillante visant ce nouvel arrivant prend un essor important. Auguste Leboeuf décide alors de dénoncer cette situation en écrivant un poème qui se chante sur l’air de la Marseillaise et illustré par Lucien Pissarro avec lequel il est ami depuis l’enfance. Le texte s’en prend particulièrement à deux épiciers pontoisiens devant être probablement les fers de lance de la campagne de dénigrement, Joseph Chanvret (1826-1907), épicier de la rue de Gisors et Léonard Demouchy (1834-1886) dont la boutique située 3 rue de l’Hôtel de Ville, est quasiment voisine de l’enseigne Félix Potin. 

L’implication du fils de Camille Pissarro aura sans doute permis la conservation de ce petit bout de l’histoire de Pontoise.

Arquebusier, commerçant, ingénieur et artisans d’art…

Carte postale : Devanture du début du XXe siècle de l’Armurerie avec Auguste Leboeuf dans l’encadrement de la porte. Coll. famille Leboeuf.

La fabrication d’une arme requiert une somme de connaissances importante en mécanique, métallurgie, en ébénisterie, en gravure sur bois et métal, et la maitrise des mathématiques, de la chimie et la balistique. 

Rabot permettant de dégrossir les pièces de bois utilisées pour les crosses de fusils. Coll. Famille Leboeuf.

Doseur du poudre pour charger les cartouches. coll. Famille Leboeuf.

Même si une grande partie du métier consiste à vendre, réparer, ajuster ou modifier des armes existantes, nous avons eu la chance d’avoir une production locale d’armes de chasse estampillée « Leboeuf-Pontoise » dont voici un des rares modèles qui a pu être préservé jusqu’à aujourd’hui :

Superbe fusil double canon juxtaposé, oeuvre d’Auguste, signé Leboeuf-Pontoise, agrandissez l’image pour observer les détails. Coll. Famille Leboeuf.
Détail du fusil, le chien de gauche (en haut) est tourné pour faciliter son armement avec le pouce de la main droite sans qu’elle ne quitte la poignée (partie plus mince de la crosse). Cela permet un armement plus fluide pour un tir plus rapide. On remarque aussi les ciselures sur la clef de bascule (qui permet de « casser » l’arme) et au niveau de la bande de visée.
Détail des ciselures réalisées à la main sur les platines.

La boutique proposait toutes sortes d’articles pour la chasse comme des couteaux, des cartouches et ce Miroir aux Alouettes, dont on voit un modèle (à droite) sur la carte postale de la devanture de l’armurerie.

Miroir aux Alouettes du même type que celui présent dans la vitrine de la carte postale (plus haut). L’appareil est planté dans le sol et on le fait tourner à l’aide d’une ficelle enroulée autour du manche. Les effets de lumière engendrés par les miroirs attirent les oiseaux pour qu’ils puissent être chassés. Coll. Famille Leboeuf.

Emile Albert Leboeuf (1902-1966), la troisième génération reprend le flambeau…

Emile est comme son père un excellent élève qui fait ses études à l’Ecole des Arts et Métiers de Lille où il entre en 1920 avec une bourse entière appuyée par le Conseil Municipal de Pontoise (3). Il se marie en 1929 à Paris avec Marie Pinatel (1907-1990) et aura 3 enfants dont Pierre Leboeuf né en 1941.

La carrière d’Emile sera écourtée par la Seconde Guerre Mondiale. En exode à Brive-La-Gaillarde durant un mois, la famille est informée que la boutique a été détruite par une bombe. Ils constatent à leur retour que ce n’est pas le cas mais l’armurerie a été pillée bien qu’une partie du stock ait été cachée avant leur départ. A la fin du conflit, la famille doit repartir de zéro et pour relancer le commerce, Marie dédie une partie de l’activité à la maroquinerie, aux parapluies et à la vente de parfums.

Affiche publicitaire pour la vente de cartouches fabriquées par Emile Leboeuf, 1962. Source : Archives Départementales du Val d’Oise, cote : 29J230.
Cartouche pour la chasse produite par Emile Leboeuf vers 1960 (neutralisée). Coll. Dassé Fabrice.

Pierre et Pascal Leboeuf, père et fils pour les quatrième et cinquième générations d’armurier de la famille à Pontoise…

Pierre et Elisabeth Leboeuf dans leur boutique du 8 rue de l’Hôtel de Ville, quelques jours avant la fermeture définitive de l’établissement. Photographie : Dassé Fabrice, 2019.

Pierre Leboeuf est diplômé de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris, il reprend l’affaire en 1964 et se marie avec Elisabeth Lions en 1967. 

Le monde de l’armurerie est secoué par de nombreuses évolutions de la législation des armes et la pratique de la chasse décline peu à peu. Un article sur la famille Leboeuf, publié dans le magazine Vivre en Val d’Oise numéro 76 de novembre 2002, indique qu’entre 1997 et 2002 trois armuriers ont fermé et qu’il n’en reste plus que sept dans le département.

La boutique s’adapte et vend aussi des vêtements pour la chasse ou encore des produits d’auto défense. Le ball-trap connait aussi un certain engouement et la famille ouvre un centre en 1972 sur la commune de Théméricourt. Cette activité est gérée par Pascal Leboeuf qui a été champion de France junior, senior et a fait partie de la commission de skeet olympique(4).

Lien vers la page « BTC Pontoise » en cliquant sur l’image

La suite…

La famille Leboeuf maintient ses activités dans le ball-trap et Johan Leboeuf (petit-fils de Pierre Leboeuf) dont voici le palmarès (ci-dessous) est l’héritier de cette longue histoire familiale…

Lien vers la page « Browning Young Talent » en cliquant sur l’image.

Remerciements :

Merci à la famille Leboeuf qui a consacré du temps (en plein déménagement) pour répondre à mes questions, me présenter des objets liés au métier d’armurier appartenant à la famille et m’ouvrir leurs archives.

Dassé Fabrice


1. Archives Municipales de Pontoise : côte 1D32.

2. Les Pissarro, Une famille d’artistes au tournant des XIXe et XXe siècles, Musées de Pontoise, Editions du Valhermeil, 2015.

WARO Françoise : Tempête sur l’Epicerie, Mémoires de la Société Historique et Archéologique de Pontoise, du Val d’Oise et du Vexin, tome XCIV, 2012, pp. 111-174.

3. Archives Municipales de Pontoise : cote 190 1D45.

4. Skeet : Tir sur pigeon/plateau d’argile.


Errata du 22/01/2021 :

La relecture d’une descendante de la famille Estruc a permis de corriger plusieurs erreurs :

. Le portrait peint par Pissarro n’était pas celui d’Eugénie mais celui de Félicie Vellay Estruc, il a donc été supprimé.

. La date dans la légende du certificat d’étude primaire d’Auguste Leboeuf a été corrigée : 1877 à la place de 1864 qui était sa date de naissance.

. Suzanne Leboeuf (1895-1980) n’était pas la fille d’Augustin mais celle D’Auguste Leboeuf.

Merci pour cette correction.

3 réponses sur “1854-2019, Armurerie Leboeuf, une affaire de famille transmise de père en fils pendant 165 ans à… Pontoise”

  1. Que te dire, cher Fabrice, à la lecture de ton article ? Qu’il ne méritait certainement pas d’atterrir dans ma boîte de pourriel ? Je suis content que la masse importante d’informations que tu possèdes sur Pontoise soit ainsi mise à la disposition du plus grand nombre !

  2. Bonjour Monsieur,
    Je découvre trop tardivement votre blog, étant une pontoisienne de familles Pontoisienne. J’habitais tout près au Petit Martroy, née en 1947.
    Je cherchais des photographies et non des cartes postales et c’est avec plaisir que je suis parvenue jusqu’à vous!
    Je continue ma visite avec intérêt, cherchant à tout hasard un !ien entre la SNO et la « Plage de Paris » d’Élisabeth ville que mon père fréquentait juste avant la guerre.
    Bien cordialement.

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