1932 – L’affaire du meurtre de Lucien-Emmanuel Carlon, hôtelier de la rue de la Coutellerie à Pontoise…

Lucien Carlon vient d’être tué, le revolver de petit calibre acheté à l’armurerie Lebœuf de Pontoise est au sol. Première de couverture du Magazine Detective n° 195 du 21 juillet 1932. Coll. Dassé Fabrice.

Itinérance d’une famille immigrée en France au début du XX ème siècle…

Lucien Emmanuel Carlon (1898-1932) et sa femme Mélanie Julienne Artaz (1891-) sont tous deux originaires de la Vallée d’Aoste en Italie. En 1917 naissent les jumeaux Camille et Emma Carlon à Antey-Saint-André, toujours dans la même vallée. En 1921 , Lucien Carlon ressent le besoin d’aller vers de nouveaux horizons et arrive avec sa famille en Seine et Marne où il trouve un poste d’ouvrier agricole à « la ferme Vieillemaison » (non identifiée). Rapidement, en 1922, ils partent dans une autre ferme située à Yvetot en Seine Maritime (50 kilomètres de Honfleur), puis en 1925 ils arrivent à Tourly dans l’Oise pour repartir en 1927 à Villepreux en Seine et Oise, dans « la ferme du Trou-Moreau » (qui existe toujours). L’itinérance ne s’arrête pas là car en 1929, la famille agrandie par les naissances d’Aldo (en 1927) et de Marcel (en 1928), se retrouve dans « la ferme de l’ancienne Tuilerie des Vaulx » sur la commune de Saint-Nom-la-Bretèche (à 4 kilomètres de la précédente) avant de finir en mai 1932 au 29 rue de la Coutellerie à Pontoise, comme hôtelier.

Ferme de l’ancienne Tuilerie des Vaulx à Saint-Nom-la-Bretèche où travaille la famille Carlon en 1929. Source : Google Image, 2019.

Cette reconversion n’empêche pas la famille de garder un pied dans le milieu agricole. Le nom de l’établissement repris à Abraham Burm devient « Hôtel de l’Agriculture », Camille Carlon demeure ouvrier agricole et le cousin des enfants Carlon, Firmin Roveyaz (né le 20 mai 1915 à Châtillon, Vallée d’Aoste en Italie) travaille à la « ferme Bassot » à Ecancourt.

Principaux protagonistes de l’affaire. De gauche à Droite : Lucien Carlon, Camille Carlon, Firmin Roveyaz, Mélanie Carlon (née Artaz). Extrait du Journal « Le Progrès » n° 29 du 16 juillet 1932, Archives Départementales du Val d’Oise.

L’enfer d’une famille vivant sous la coupe d’un homme particulièrement brutal et pervers…

Dès le début de leur mariage, Lucien Carlon se montre particulièrement dur et jaloux envers sa femme, il n’affiche aucun signe d’ affection pour ses enfants Emma et Camille et est souvent brutal.

Félicien, que Lucien Carlon embauche comme aide à la ferme du Trou Moreau. Magazine Detective n° 195 du 21 juillet 1932. Coll. Dassé Fabrice.

En 1929, Mélanie Carlon et sa fille Emma doivent repartir en Italie pour des funérailles, c’est alors que Lucien Carlon embauche, à la « ferme du Trou Moreau », un valet de ferme Italien nommé Félicien. Au retour des femmes, Lucien le garde à son service.
Très rapidement M. Carlon développe une forte paranoïa articulée autour d’une supposée liaison entre Félicien et sa femme. Forte jalousie qui plonge la famille dans les pires tourments. Menace de mort, coups et blessures sur sa femme et sa fille, tentative de meurtre, sadisme envers ses enfants, il plonge dans l’alcoolisme et fréquente les maisons closes de Versailles.

Dès lors qu’il rachète le petit hôtel restaurant au 29 rue de la Coutellerie, il ne travaille plus et s’adonne à la boisson à plein temps. Les violences continuent et s’amplifient y compris envers les deux très jeunes enfants Aldo et Marcel, il entretient aussi une relation incestueuse forcée avec sa fille Emma. Il frappe très régulièrement sa femme et un médecin doit intervenir pour réanimer Mélanie, inconsciente à la suite des coups de son mari. Elle dépose une plainte contre lui après cet évènement, ce qui aggrave encore la situation.

La mise à mort…

Établissement hôtelier du 29 rue de la Coutellerie en 1932 (à gauche) et en 2020 (à droite). Extrait du Journal « Le Progrès » n° 29 du 16 juillet 1932, Archives Départementales du Val d’Oise et photographie Dassé Fabrice, 2020.

Le soir du 10 juillet 1932, Emma, Camille et leur cousin Firmin assistent au concert d’Harmonie suivi d’un bal champêtre organisés pour la cérémonie de la remise officielle de la Croix du Combattant. Vers minuit, le retour du concert est mouvementé : le fait que les jeunes partent s’amuser rend Lucien Carlon fou furieux, il fait une crise de jalousie envers sa fille et frappe Camille alors que ce dernier s’interpose pour protéger sa sœur. Il met toute sa famille à la porte de l’appartement, et après plusieurs suppliques de sa fille il les laisse entrer. Après de nouvelles altercations violentes, Lucien monte à l’étage et redescend au bout d’une heure, armé d’un tournevis aiguisé et menaçant de tuer toute la famille au petit matin, puis il plonge dans un sommeil éthylique.
La famille sous pression constante, et face à la menace que représente leur père et mari, Mélanie, Camille, Emma et Firmin se réunissent pour discuter de la situation, et la mère explique que si il s’en prend à eux elle utilisera un revolver qu’elle a acheté à l’armurerie Lebœuf pour se protéger contre un éventuel cambrioleur. Mais après avoir débattu, la mort du protagoniste semble être la seule solution pour sortir du cauchemar. Les plus proches ne peuvent se résoudre à appuyer sur la détente et c’est Firmin qui est désigné pour tuer M. Carlon, ce qu’il fait d’une balle dans la tempe.
(Note : Certains articles de journaux divergent un peu en affirmant que seuls Camille et Firmin étaient dans le coup, le premier forçant la main au second)

L’enquête…

Après le coup de feu, Firmin met l’arme dans la main du cadavre pour faire croire à un suicide et Camille va demander de l’aide à un voisin en expliquant le geste de son père. Il part ensuite à la gendarmerie pour déclarer le suicide et revient accompagné du Maréchal des Logis Michel et du Gendarme André Charles Dutriaux.

Maréchal des Logis Michel (à gauche) et le Gendarme André Charles Dutriaux (à droite). Extrait du Journal « Le Progrès » n° 29 du 16 juillet 1932, Archives Départementales du Val d’Oise.

L’insensibilité apparente de Camille face à la situation fait germer un doute dans l’esprit des enquêteurs. Sur place, le fait que l’arme semble avoir été utilisée de la main gauche par un homme droitier et la position du bras confirment qu’ils sont probablement en présence d’une mise en scène maladroite faisant croire au suicide. Face aux incohérences et après un interrogatoire plus poussé, Camille avoue et endosse seul le meurtre. La mère, désirant probablement protéger son fils, affirme que le meurtrier est Firmin qui finira par avouer. Les trois protagonistes sont mis en détention et Emma se retrouve seule avec ses deux frères de 4 et 5 ans ainsi que la gestion du commerce.

Emma Carlon, en charge de ses petits frères Aldo et Marcel après l’arrestation du reste de la famille. Magazine Detective n° 195 du 21 juillet 1932. Coll. Dassé Fabrice.

Le procès…

Du Morbihan à Alger, les journaux relatent abondamment l’affaire et la vie difficile de la famille s’étale en première page. Lucien Carlon y est décrit comme la brute qu’il était et l’opinion que sa mort n’est que justice se développe dans la population. Ceci au point que la reconstitution du meurtre se déroule dans l’indifférence totale et qu’une vingtaine de témoins décrivant le martyre de la famille se présente au procès.

Quelques entêtes de journaux qui ont relaté l’affaire. Sources : Gallica et Archives Départementales du Val d’Oise.

Lorsque la famille est écrouée, elle est conduite devant le Juge d’Instruction M. Pihier. Après plusieurs interrogatoires, Camille Carlon explique que sa mère n’était pas d’accord avec ce qui avait été décidé et qu’elle s’était réfugiée dans un placard pour ne pas participer, ce qui suffit à sa mise en liberté provisoire dès la première semaine d’août. Un peu plus tard, Mélanie bénéficiera d’un non lieu et se présentera libre au procès en tant que témoin.
Le procès se tient aux Assises de Seine et Oise à Versailles entre le 18 et le 24 décembre 1932 et le Président du Tribunal est M. Devise. Seuls Camille Carlon et Firmin Roveyaz comparaissent, ils sont défendus par maîtres Drouet, avocat à la Cour, Farges, du Barreau de Pontoise et Raymond Hubert.

Photographie prise lors du procès. Au fond, le Maréchal des Logis Michel de la gendarmerie de Pontoise, au centre se tiennent Firmin Roveyaz et Camile Carlon, les accusés, et devant, les trois avocats de la défense. Extrait de Police-Magazine n°109, 1932.

Le moment est douloureux pour la famille, Mélanie Carlon doit se défendre d’une liaison avec Félicien, qui aurait été le déclencheur de toute l’affaire, et doit expliquer que son mari était violent bien avant cette épisode, elle décrit aussi les innombrables sévices subits par tous les membres de la famille. Emma est entendue à huis clos sur les violences morales, physiques et sexuelles que son père lui infligeait, faits corroborés par la mère et par le Docteur Derome, médecin légiste, qui précise qu’elle est enceinte. Une expertise « psychiatrique » montre que Firmin est « faible d’esprit » et donc facilement influençable, que Camille est « débile mental d’un niveau intellectuel très inférieur » et conclue que les deux prévenus ont une « responsabilité atténuée » de leur actes. Face à une telle situation, le Substitut Albucher, décrit comme sévère, témoigne de beaucoup d’indulgence pour les accusés et demande à ce qu’ils soient « acquittés comme ayant agit sans discernement » et demande leur placement dans une maison d‘éducation surveillée pendant plusieurs années.

Le jury rend un verdict de culpabilité mais déclare que Firmin et Camille ont agi sans discernement. En conséquence, ils ont été acquittés mais confiés à l’Oeuvre de l’Enfance et de l’Adolescence à Paris sous le régime de la liberté surveillée jusqu’à leur majorité.

Pour conclure…

L’établissement est encore ouvert en 1934, le journal « Le Progrès de Seine et Oise n°4 » du 27 janvier, mentionne un vol de quatre draps à l’Hôtel Carlon par Mautemps Georgette, journalière de 25 ans qui écope de deux mois de prison (pour récidive). En octobre 1935, Mélanie Artaz revend le fonds de commerce à deux couturières de Franconville (Flora Maria Leleux et Isidorie Léontine Cabes). A cette occasion, l’annonce publiée par le notaire Pierre Gendrot de Pontoise nous apprend que Mélanie habite au village de la Sounère dans la province d’Aoste en Italie.
On retrouve la trace du décès de Camille Carlon, à l’âge de 25 ans, en tant que soldat de première classe à la demi brigade de Légion Étrangère le 24 septembre 1942 à 2h15 à Saint Louis au Sénégal. La copie de l’acte de décès conservée aux Archives Municipales de Pontoise (cote : 613W72) ne précise pas les circonstances du décès mais indique qu’il est encore domicilié au 29 rue de la Coutellerie à Pontoise à cette date.
Pour le moment, rien n’a été trouvé concernant Firmin Roveyaz.

La maison existe toujours aujourd’hui et semble malheureusement proche de l’abandon…

Dassé Fabrice


Cet article est le résultat de la compilation de nombreux articles de journaux consultables en ligne :

Journal Le Populaire, Organe du Parti Socialiste (S.F.I.O), 1932, Gallica.
Police-Magazine n°109, 1932, Crimino Corpus.
Journal Le Progrès de Seine et Oise n°28 du 9 juillet 1932, ADVO.
Journal Le progrès de Seine et Oise n°29 du 16 juillet 1932, ADVO.
Le Petit Journal n°25382 du 14 juillet 1932, Gallica.
Journal Excelsior n° 7885 du 14 juillet 1932, Gallica.
Journal Le Nouvelliste du Morbihan n°135 du 16 juillet 1932, Gallica.
Journal L’Echo d’Alger n°8316 du 16 juillet 1932, Gallica.
Journal Le Petit Lorientais n°29 du 17 juillet 1932, Gallica.
Magazine Détective n°195 du 21 juillet 1932, Crimino Corpus.
Journal Le Progrès de Seine et Oise n°32 du 6 août 1932, ADVO.
Journal Excelsior n° 8042 du 18 décembre 1932, Gallica.
Journal Paris-Soir n°3361 du 18 décembre 1932, Gallica.
Journal l’Echo Pontoisien n°51 du 22 décembre 1932, ADVO.
Journal Le Progrès de Seine et Oise n°51 du 24 décembre 1932, ADVO.
Journal Le Progrès de Seine et Oise n°4 du 27 janvier 1934, ADVO.
Journal Le Progrès de Seine et Oise n°43 du 26 octobre 1935, ADVO.

1 réflexion sur “1932 – L’affaire du meurtre de Lucien-Emmanuel Carlon, hôtelier de la rue de la Coutellerie à Pontoise…”

  1. Je compare cette affaire criminelle à celle du « Père Lenoir  » à l’Hermitage pour laquelle nous ne disposons pas (actuellement) d’une aussi bonne documentation. Seulement quelques rumeurs inverifiées et des mines de témoins du quartier réjouies de « savoir la vérité ».

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